LE PHURBU


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LE PHURBU CHAMANIQUE
Le phurbu chamanique est l'outil thérapeutique employé par le chaman himalayen en vue de guérir une maladie physique ou psychique, ou d'éxorciser les cas de possession.
Il est généralement en bois, mais il en existe en métal (fer de météorite ou bronze) remontant parfois au dixième siecle de notre ère.
La collection présentée par ARCIT VIRTUAL GALLERY est uniquement composée de phurbu en bois.
Phurbu est un nom tibétain. Sa traduction courante est "dague rituelle" ou "poignard rituel". Mais la dague a pour fonction de percer et le poignard de déchirer, ce qui n'est pas l'attribution du phurbu. L'équivalent sanscrit utilisé de tout temps dans l'iconographie hindoue est KILA ce qui signifie CLOU (cf. Gopina Rao, éditeur, Motial Banarsidas).
Nous voici beaucoup plus proches du sens fonctionnel du phurbu. Ce dernier sert à clouer les entités maléfiques sur un support virtuel. Ce que ne peut ni le poignard ni la dague ni l'épée, le clou y parvient, en crucifiant les entités sur un support, sans les détruire, mais en les maitenant prisonnières.
La fonction symbolique du clou ou parfois du pieu (nous y reviendrons) se retrouve dans une multitude de rituels de magie (clouer les chauves-souris sur les portes des granges dans la Vendée ancienne).
Le chaman tibétain danse et brandit le clou ou le pieu dans une menace symbolique. Il touche de la pointe du phurbu les parties du corps du malade insufflant le fluide.
Certains phurbu ressemblent spécifiquement à un pieu et l'origine en serait les piquets de tente mongole. Le pieu maintient les cordes d'une tente, il possède la mème fonction de maintenir, de retenir une structure. L'épieu utilisé dans la chasse à cour, ou dans la tradition des chasses européennes est uniquement utilisé pour des bêtes considerées traditionellement comme malfaisantes ou féroces (sangliers, créatures monstrueuses). C'est une façon de neutraliser en clouant le coeur, principe d'immobilisation.
Le chamanisme est peut-être la "religion" la plus ancienne du monde. Ce n'est ni une croyance, ni un dogme, mais une façon de considèrer l'environnement, d'intégrer le cycle matériel, de concevoir le monde animal ou végétal comme un tout cohérent, riche de mystères de significations et d'enseignements pour qui sait l'approcher.
Le chaman par des procédés propres (transe, absorbtion de substances spécifiques) rentre en contact direct avec l'essence de ce mysterieux agencement où la vie sous toutes ses formes depuis la pierre, la plante, l'insecte, l'animal, la forêt le conduit dans les arcanes du psychisme humain et d'en discerner les disfonctionnements.
Du temps des compagnons au moyen-âge et encore maintenant, l'apprenti, l'ouvrier créait ses propres outils, adaptés à sa main, et, qui lui servaient toute sa vie. Le chaman tibétain procède de la mème façon. Le phurbu est son outil de travail.
La façon dont le jeune chaman sculpte son épieu rituel est encore très peu connue. Des rapports d'ethnologie indiquent qu'il rêve d'un arbre, et qu'accompagné de vieux chamans, il s'y rend, coupe une branche un jour de pleine lune et sculpte son outil. Ce sera à la fois son bâton d'initiation et son outil spécifique avec lequel il dansera et opèrera durant ses cérémonies thérapeutiques.
Le phurbu dans sa structure morphologique possède trois parties spécifiques.
-A- Le haut composé en général de têtes (souvent trois) qui d'après les textes signifient génériquement les trois visages exprimant les trois émotions de base du monde : joie, dégoût et équanimité (neutralité). Ces trois visages sont surmontés d'un "chapeau" ou sortie du phurbu, par où la conscience s'échappe en se reliant au supérieur. Ce sont souvent des formes géométriques, (triangle, cercle, spirale) au gré de son sculpteur. Parfois des animaux ou des êtres mythiques surmontent ces visages (quadrupèdes, oiseaux, éléphants, monstres, cavaliers) dont la signification reste à expliquer.
-B- La partie médiane est généralement assimilée au dorje bouddhiste ou au vajra hindhou (représentant le foudre) que l'on retrouve dans la mythologie gréco-latine chez Jupiter (attribut caractéristique), repris par les rois (le rex européen) sous la forme du sceptre. Mais pour le phurbu chamanique en bois on remarque que ce foudre médian prend des formes d'entrelacement tellement différentes les unes des autres que l'on s'éloigne de l'iconographie classique du dorje ou vajra. Il y a ici un point important à éclaircir. Sur le terrain j'ai entendu dire que le chaman "originel" , "pur et dur" ne représente pas le dorje ou vajra sur son outil rituel car cette notion aurait été introduite par le boudhisme lors de son introduction au Tibet par Padmasanbhava au 8ème siècle de notre ère. Or le chaman ou sorcier autocthone considère toujours le bouddhisme comme un envahisseur, qu'il respecte cependant comme un alter-ego en puissance mentale. Quelques fois cette partie médiane est cachée par une étoffe. Dans certains cas le dorje n'existe mème pas. Ce sont les phurbu chamaniques les plus primitifs, les plus près de la notion de clou.
-C-La troisième partie est la lame du phurbu. Cette lame est composée de trois faces, exactement comme les anciens clous de charpentiers. Cette séparation de la lame en trois semble insister sur la notion pratique et technique du clou par rapport au pieu. En effet le pieu est cylindrique tandis que le clou ancien et traditionel est triparti. Ces trois lames fixées autour d'un axe permettent la stabilité de la liaison entre deux éléments plus que le clou moderne, cylindrique, surtout quand ces éléments sont mobiles comme notamment dans les navires ancients. Cependant certains phurbu archaïques ont la forme du pieu. Donc clou et pieu sont les deux symboles majeurs du phurbu.
Dans "Phurbu ritual dagger" (édition Artibu Asiae) Huntington suggère aussi la notion de flèche et dans l'iconographie tibétaine on voit des phurbu ailés. La flèche peut avoir aussi cet aspect de clouer si il y a derrière un support fixe, mais ce n'est pas le propre de la flèche qui est de voler et d'atteindre un but.
Beaucoup reste à étudier sur le phurbu chamanique, son origine, son rapport avec le "kila", le clou iconographiquement représenté depuis des millénaires par l'hindouhisme, sa confrontation avec le phurbu tantrique et bouddhiste mahayaniste, arme également d'exorcisme puissante, arme absolue et déterminante dans la main des Titans ou des Dévas, des prètres lamaïstes, bonnets noirs ou bonnets rouges, et maniés lors de cérémonies secrètes.
Que cette exposition serve à appronfondir la connaissance du chamanisme, que ce soit celui de l'Himalaya, du sous-continent ou des indiens des tribus nord américaines, sans oublier les vastes aires chamanistes de l'Amazonie ou de la Sibérie.

Michel LOSTALEM

Paris le 21/06/96